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Association Médecins du Monde / Témoignages / Maroc : Accès aux soins pour les victimes de la torture



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Maroc

Les élections législatives de 2007 au Maroc s’inscrivent dans le processus de démocratisation engagé depuis quelques années dans ce pays.


  Maroc : Accès aux soins pour les victimes de la torture


Pendant plus de trente ans, des Marocains ont été emprisonnés et torturés sous le régime d'Hassan II. MdM soutient les survivants de ces années de plomb.

«Je m’occupe d’un homme qui a passé dix ans en prison. Il a été torturé. Il a la tuberculose et personne ne le prend en charge. Il n’a pas de famille. On l’a conduit dans un hôpital psychiatrique, mais ce n’est pas sa place. Rien n’est fait pour que ces personnes aient accès aux soins. Beaucoup se sont retrouvées à la rue sans rien après leur libération ou dans des taudis sans eau ni électricité, avec de graves troubles psychologiques», explique Rabia El Bouih,assistante sociale au centre d’accueil et d’orientation de l’Association médicale de réhabilitation des victimes de la torture (AMRVT) à Casablanca. En 1991, Hassan II, roi du Maroc, ouvre les bagnes du pays après plusieurs décennies de répression. Près de 50 000 personnes sont libérées, mais toutes sont brisées par des années de torture. «Les détenus arrivaient tout juste à marcher. Certains avaient été emprisonnés à 20 ans et ressortaient à 40. Les agents de l’État avaient carte blanche pour torturer», explique Jean Beckouche, responsable de mission MdM.



2005, NAISSANCE DU PARTENARIAT ENTRE L’AMRVT ET MDM

«L’objectif était de faire connaître notre association et nos revendications auprès des organisations internationales, mais aussi d’obtenir un soutien financier de MdM et de bénéficier de son expérience en matière d’aide aux victimes de torture », explique le président de l’AMRVT, le Dr El Manouzi. Depuis 2001, l’association marocaine a un centre d’accueil et d’orientation à Casablanca destiné à pallier l’absence de prise en charge médi-cale et psychique des victimes de la torture et de la détention arbitraire, comme en témoigne Saïd, apprenti bijoutier arrêté à tort en 1981 : « Libéré en 1991, l’association m’a soutenu médicalement et prend en charge depuis quatre mois mon suivi psychologique. Sans cela, je ne pourrais pas me soigner car je n’arrive plus à travailler. Ma vie est un enfer. » Depuis 2003, l’État a reconnu sa responsabilité. Le nouveau roi, Mohammed VI, a mis en place des auditions publiques de victimes dans le cadre de l’Instance équité réconciliation. Un accord pour une couverture médicale a également été signé au cours de l’été 2007. Ce dispositif est applicable depuis septembre dernier. « Il faut attendre. Certains survivants ont été indemnisés, mais pas tous. Et beaucoup ne peuvent supporter les frais des traitements médicaux et psychothérapeutiques », précise le Dr Ben Houssa El Mostafa, psychiatre de l’association. MdM n’a pas envoyé d’expatriés au Maroc mais des experts. Plusieurs séminaires de formation ont ainsi été organisés entre 2006 et 2007. «MdM, des professionnels de la santé des hôpitaux publics et des membres d’associations marocaines des droits de l’Homme ont conjointement participé à la formation des soignants du centre. Cela nous a permis de renforcer notre réseau. Nous avons appris à aider au mieux les victimes, à les écouter, à les recevoir », raconte le directeur du centre, Moustafa Louzi.

L’INDISPENSABLE SOUTIEN PSYCHOLOGIQUE

Le centre d’accueil de Casablanca est le seul lieu où les victimes peuvent trouver un soutien psychologique et médical gratuit. « La plupart des membres del’AMRVT ont un lien avec ces années de plomb. Certains ont été arrêtés, torturés, d’autres ont un membre de leur famille concerné. Cela aide pour entrer en contact avec ces patients qui souffrent essentiellement de troubles psychiatriques, digestifs, de problèmes de vue, de maladies pulmonaires ou rhumatismales », souligne le Dr Abdelfattah Marzouk, qui a connu la détention. Plus d’une dizaine de personnes sont accueillies chaque jour dans ce centre et plus d’un tiers d’entre elles fréquentent l’unité psychiatrique initiée fin 2006, ainsi que l’unité de kinésithérapie créée en 2007. «Nous suivons 66 patients en psychiatrie. Ces personnes ont été séquestrées, torturées dans des lieux secrets, les yeux bandés. Le but était de leur faire perdre tous leurs repères. Le traumatisme lié à la torture est important avec, en plus, une rupture familiale et sociale. La personne a perdu son travail, ses ressources. Les bâtiments de l’administration symbolisent l’État, et donc la torture. Beaucoup ne veulent même pas y entrer pour des papiers. Sans oublier qu’il y a encore des tortionnaires impunis au gouvernement... », raconte le Dr Ben Houssa El Mostafa. « Ces phobies vis-à-vis de l’administration sont frappantes. Nous assurons beaucoup de psychothérapies individuelles mais aussi de couples,car souvent le dialogue est rompu et la victime sombre dans la dépression», ajoute Hakima Douchy, psychologue du centre.

MARIE-PIERRE BUTTIGIEG

Photographies Sébastien Dujindam et Marie-Pierre Buttigieg

Questions à Jean Beckouche, responsable de mission MdM

Comment la mission a-telle été mise en place ?
J.B : MdM a été sollicité en 2002, par des soignants, membres du Forum marocain pour la vérité et la justice créé par Driss Ben Zekri, victime de ces années de plomb. Premiers à initier la prise en charge des rescapés de la torture, ils nous ont demandé de les aider dans leur centre d’accueil et d’orientation des victimes de la torture, à Casablanca. Nous avons démarré en 2005 un partenariat avec l’Association médicale de réhabilitation desvictimes de la torture (AMRVT) qu’ils avaient créée.
Quels sont les objectifs de la mission ?
J.B : En 1991, ce sont des morts vivants qui ont été libérés : 50 000 personnes sans droits, sans travail ni couverture médicale. Tous demandaient un accès aux soins. MdM a travaillé avec des victimes de la torture au Sud-Liban et avec des soignants de victimes de la violence politique en Algérie. Nous avons apporté notre expérience aux membres de l’AMRVT en organisant des séminaires de formation.
Quelles sont les perspectives de la mission?
J.B : Outre la formation, la mission a permis d’élargir les partenaires de l’AMRVT et de créer un réseau. Le centre a élargi ses actions avec des soins psychologiques aux victimes et de la kinésithérapie. Le but serait d’aider l’AMRVT à créer des centres dans d’autres villes, car, pour le moment, il n’y a que celui de Casablanca.


Témoignages

Propos recueillis pas Marie-Pierre Buttigieg

Quarante ans avant de retrouver le corps de son fils

F., 74 ans, a attendu plus de 40 ans avant de récupérer le corps de son petit garçon de 11 ans abattu en pleine rue par des militaires pendant une grève réprimée avec violence.

Il faut grimper un escalier bien raide dans un petit immeuble de la casbah pour atteindre l’appartement de F. Elle vit seule avec ses souvenirs et une de ses filles. Depuis la minuscule lucarne réservée aux femmes, elle jette un œil dans la rue... “Ce jour-là, c’était un peu comme aujourd’hui, calme. J’étais à la maison et j’attendais que mon mari rentre du travail. Ahmed a lui aussi regardé par la fenêtre, il a vu que le magasin d’en bas était ouvert alors il est sorti. Je le revois encore, il voulait en profiter pour voir si l’école serait ouverte le lendemain”, se souvient F. Malgré les quarante années qui se sont écoulées, elle n’a rien oublié de ce 23 mars 1965. Le jour, où son petit garçon Ahmed, âgé de 11 ans, n’a pas résisté à la tentation d’aller faire un tour chez le marchand, comme tous les gamins.

En bas, quelques grévistes continuaient à manifester leur mécontentement contre le gouvernement, contre ces années de plomb où le roi du Maroc, Hassan II, menait le pays d’une main de fer. “Il y avait eu des grèves 2 jours plus tôt et là, c’était plus calme”, poursuit F. “Ils avaient envoyé les tanks dans le quartier... Ce sont les voisins qui m’ont avertie. On m’a dit que mon enfant avait été blessé et que les militaires l’avaient emmené. Il avait reçu des balles et certains m’ont expliqué que l’enfant reviendrait une fois soigné. Des témoins ont dit qu’il avait été touché au ventre. Mais ceux qui l'ont tué ne voulaient laisser aucune trace. Mon mari l’a cherché partout jusqu’à sa mort. Il a contacté le ministère de la Justice, de la Défense. Quarante ans que j’attends qu’il me ramène mon fils”.

Le 16 juin 2006, après des années de recherches, F. reçoit une étrange nouvelle. “C’est le CCDH (Conseil Consultatif des Droits de l'Homme) à qui j’avais fait une demande pour retrouver le corps de mon fils qui m’a téléphoné. Mon fils n’a jamais été déclaré mort mais seulement disparu. Et pourtant, il avait été enterré. Je suis même allée sur sa tombe il y a quelques temps à peine. Depuis je ne dors plus. J’espérais tellement le retrouver vivant”.


“On n’a pas vu le soleil pendant 18 ans”

Compagnons de cellule... A. et M. ont été détenus pendant 18 ans dans la prison secrète de Tazmamart. Ils ont aujourd'hui 61 ans.

"A l'extérieur, tout le monde savait que ce bagne existait mais personne ne savait ce qui se passait à l'intérieur", raconte A. "Nous étions 58 répartis sur 2 bâtiments", continue M. "Une trentaine sont morts là-bas. Il y a eu 28 survivants ou plutôt morts vivants. A notre libération, il a fallu réapprendre à vivre, à marcher, à parler".

A. et M. ont été détenus pendant 18 ans dans l’une des pires prisons secrètes du Maroc à Tazmamart. Cellule n°5 pour l'un et n°12 pour l'autre.

Tous deux s'étaient engagés dans l'armée de l'air. Ils travaillaient dans la même caserne jusqu'au mois d'août 1972 où ils ont été arrêtés après le second coup d'état manqué contre l'avion royal d'Hassan II. "Les véritables coupables nous ont disculpés devant le tribunal car nous n'avions rien fait. Mais le roi avait donné des ordres car c'était des militaires qui avaient tenté cet attentat et il voulait donner l'exemple du châtiment. Nous avons été condamnés à 20 ans et là, le temps s'est arrêté", expliquent les deux compagnons.

Après des séances de torture, ils sont transférés à la prison de Tazmamart où ils passeront 18 ans. Dix huit longues années de mauvais traitements dans une cellule de 2 mètres sur 3 posée sur une dalle de béton. "Un broc. Une assiette. Deux vieilles couvertures. Pas de matelas. Pas de douche. Pas de savon. Pas de médicaments", énumère A. le regard perdu. "On n'avait pas le droit de sortir. Je n'ai pas vu le soleil pendant 18 ans", ajoute-t-il en regardant M. qui répond aussitôt : "je ne me suis pas lavé les cheveux pendant 7 ans, je crois. Un jour, je suis tombé sur un bout de fer alors j'ai pu les couper. Au fil des mois, les gardiens entraient dans les cellules avec des feuilles de menthe dans les narines, tellement ça sentait mauvais. En hiver, quand il neigeait ma cellule était inondée, je passais parfois 48 heures debout".

Les jours, puis les mois, puis les années se sont enchaînés. Les gardiens se contentaient de nourrir, c'est un grand mot, les prisonniers qui mouraient à petit feu. "C'était ça leur torture : nous laisser mourir tout doucement. Leur seule consigne était de nous tenir enfermés. Un jour, au début, un détenu est tombé malade. On s'est dit que les gardiens n'allaient pas le laisser comme ça mais quand il est mort, on a compris. On tapait de toutes nos forces contre les murs. Le directeur est arrivé et nous a dit que ce n'était pas le premier. Des détenus ont dû rouler le corps dans une couverture et ils l'ont enterré eux-mêmes dans la coure qui était devenue un cimetière. Le directeur était un alcoolique, sadique. Il se réjouissait de nous voir ainsi. Il a demandé à ne pas être informé si un détenu était malade. Et quand ce dernier mourait, les gardiens avaient ordre de dire que "la bouteille de coca était cassée et qu'il fallait jeter les débris". C'était un code pour qu'on ne sache rien mais on a vite compris".

Puis un beau jour, 18 ans plus tard, la prison de Tazmamart a libéré ses détenus. Des "zombies" diront certains, ont franchi la porte, les mains dans le dos menottées, les yeux bandés, une djellaba sur le dos. Et le transfert a commencé. "Les choses ont commencé à bouger dans les années 90 avec la sortie du livre de Gilles Perrault "Notre ami le Roi". On nous a rendus à nos familles comme ça. J'avais peur de l'avenir, de la vérité. Je ne savais pas si ma mère était vivante. J'ai des problèmes de vue, des bronchites", raconte M. "Moi j'avais beaucoup d'espoir mais je me suis rendu compte qu'on nous avait oubliés, abandonnés. Aujourd'hui, on n'a aucun droit, pas de retraite. A notre âge, on ne peut plus travailler. On a beaucoup souffert moralement. Je me rappelle que je ne dormais pas, je faisais des crises de nerf... C'est difficile de s'intégrer dans la société. Il n'y a que les associations qui nous apportent un peu de calme, de sérénité".