Menu supérieur



Association Médecins du Monde / Publications / La revue humanitaire / Revue humanitaire n°18 - Zoé l'équation fatale - Printemps 2008




Revue humanitaire   Revue humanitaire n°18 - Zoé l'équation fatale - Printemps 2008

Couverture de la revue numéro 18

Sommaire

  • Editorial > Pierre Micheletti Quand la complexité rencontre l’amateurisme
  • Retour sur...1968-2008 : le Biafra ou le sens de l’humanitaire, par Denis Maillard
  • Dossier : Zoé : l’équation fatale
    • Table ronde animée par Françoise Jeanson
    • Avec : Pierre Micheletti, Rony Brauman, Pierre Ganz,
    • Michel Galy, Jean-Pierre Ngoupande et la participation de trois « grands témoins » : Blandine Destremau, Bruno David et Frédéric Tissot
    • L’Arche de Zoé ou le système du déracinement, par Ivan Jablonka
    • Tournant symbolique, crise de l’humanitaire ou crise de la représentation ? par Philippe Ryfman
    • L’imbroglio juridique,par François Rubio
    • Les médias et l’Affaire, par Christian Troubé
    • La traversée du fantasme, par Catherine Rangaux
  • Actualités
    • Etats-Unis-Pakistan : échec et pat ?, par Christophe Buffet
    • L’accès à la santé pour les migrants à la frontière du Mexique et des Etats-Unis, par Stéphane Vinhas
    • Lettre ouverte à Bernard Kouchner, par Alain Boinet
  • Lire
    • Un nouveau contre-pouvoir ?
    • Histoire d’une famine
    • De l’impossibilité d’une fiction humanitaire ?
    • Le DIH, de La Haye à New York
    • Kouchner et Rufin sont dans un bateau. Le même…
    • Vision clintonienne du don
  • Personnalités de l’humanitaire
    • James Pineo Grant (1922-1995), par Philippe Ryfman
  • Abonnement/achat
  • Regard de dessinateurs
    • Mix & Remix et Rémi Courgeon
Editorial
Quand la complexité rencontre l’amateurisme
> Par Pierre Micheletti Président de Médecins du Monde

Les mésaventures de l’Arche de Zoé, dont les turbulences ont éclaté à l’automne 2007, constitueront un véritable cas d’école pour les générations futures qui s’engageront dans des actions de solidarité internationale d’urgence.
Au mois d’octobre 2007, éclate cette « affaire » qui conduisit à l’arrestation de six de ses membres dont le président. Ils s’apprêtaient à extraire du continent africain cent trois enfants pris en charge par cette association à la frontière entre le Tchad et le Darfour et ce, au détriment de toutes les règles légales de protection de l’enfance et avec un amateurisme stupéfiant.
L’issue de cette situation résulte d’une conjonction de facteurs. Elle puise son origine dans des sources diverses : pour partie sur le terrain au Tchad et au Darfour, pour partie en France. Elle mêle des protagonistes dont les mobiles, les compétences et les comportements ont abouti à une sorte d’équation fatale. Les grands perdants sont la crédibilité des ONG et peut-être notre capacité de déploiement au Darfour voire en Afrique de l’Ouest.
Globalement c’est lors de deux reportages télévisés réalisés par des journalistes associés à cette opération que la capacité de cette association à réaliser une prise en charge médico-psycho-sociale digne de ce nom est prise en défaut de manière accablante. Aucune preuve non plus n’est apportée sur le statut d’orphelin des enfants, ou sur leur origine géographique.
Beaucoup a été dit et écrit sur cette affaire. Au terme d’une procédure expéditive au Tchad, elle s’est soldée par la condamnation à huit ans de travaux forcés des six volontaires français puis à leur transfert sur le territoire français. Fin janvier 2008 le tribunal de Créteil a commué la peine prononcée au Tchad en huit ans de prison pour l’ensemble des accusés. Il s’agit d’un jugement sur la forme. Le tribunal a en effet estimé « qu’il n’avait pas le pouvoir de rejuger les faits, d’apprécier la culpabilité des condamnés ou l’opportunité des sanctions prononcées par la juridiction étrangère »1. Ce jugement laisse dubitatif sur l’analyse de fond, et laisse en suspens les atteintes au droit international dont cette affaire témoigne.
On attendait de la justice française, en complément de la procédure réalisée au Tchad, de déterminer précisément les différents niveaux de responsabilités (entre les organisateurs de cette opération, les volontaires qui, de bonne foi, se sont prêtés à ce projet), les complicités que la mise en œuvre de cette action laisse supposer ainsi que des liens éventuels avec des commanditaires qui seraient restés dans l’ombre.

Il est difficile, en effet, de ne pas voir dans les événements des ramifications complexes, car tout au long de cette aventure affligeante se multiplient les zones d’ombre :
- pourquoi avoir utilisé sur le terrain un nom de couverture au travers de l’association
Children Rescue ?
- qui (personnes et institutions) compose exactement le conseil d’administration de
l’Arche de Zoé ?
- quel a été le niveau d’information des différents ministères concernés ? En particulier, le ministère des Affaires étrangères était-il au courant ?
- comment a-t-il été possible d’organiser de manière relativement confidentielle la
préparation d’une telle opération dans l’est du Tchad ? Qui a permis et favorisé l’atterrissage d’un avion gros porteur à quelques centaines de mètres d’une base militaire française dont le mandat est de participer à la sécurité globale de cette région ainsi qu’à la surveillance de la zone frontière d’avec le Darfour tout proche ?

L’affaire de l’Arche de Zoé soulève des questions de nature différente : la lecture qui est faite de la situation humanitaire au Darfour et de l’analyse de ses déterminants, la question des modalités de la présence militaire au Tchad, la gestion politique de ce dossier par le gouvernement français et plus globalement la question des représentations croisées de l’intervention humanitaire française en Afrique comme de la perception, par les Africains, de nos modalités de travail sur leur continent.
Cette aventure aurait pu connaître un déroulement et une issue différents si les responsables de l’Arche de Zoé avaient clairement exprimé à leurs collaborateurs tchadiens le projet exact qu’ils entendaient mener à bien à l’égard des enfants. Un flou manifeste apparaît quant à l’origine géographique des cent trois enfants sur le point l’être exfiltrés du pays. Cela peut s’expliquer par le « recrutement » approximatif de certains enfants, par la volonté délibérée de soutenir certaines des familles, puisque le projet consistait officiellement à accueillir de façon transitoire ces enfants et à leur donner une chance supplémentaire au travers d’un soutien à leur scolarité.
De ce fait les approximations des « chercheurs d’orphelins » minimisaient les conséquences de leur action. C’est très différentes qu’elles sont apparues au personnel tchadien le soir de l’annonce, devant la caméra de M6, du projet réel. On a alors pu mesurer, en images, le désarroi et la peur qui ont saisi les personnels africains. Soudainement ils prenaient la mesure des implications de leur complicité. Images qui participent à traduire l’étendue de la forfaiture. Dans un raccourci télévisuel saisissant, on a alors pu mesurer concrètement l’asymétrie dans la prise de risque entre des humanitaires, de passage, et le personnel local. C’est l’un des enseignements qu’il nous faudra collectivement méditer. Mais ce n’est pas le seul.

A l’heure où nous mettons sous presse, nous apprenons que les six membres de l’Arche de Zoé ont été graciés par le président tchadien et donc libérés des différentes prisons françaises dans lesquelles ils se trouvaient. Ce « rebondissement attendu » ne change rien aux questions de fond ni aux interrogations que cette affaire suscite et qui font en partie l’objet de ce numéro. Parions néanmoins que la parole désormais libre des membres de l’association – sous réserve des autres procédures les concernant devant les juridictions françaises – nourrira encore dans les prochains mois la polémique qu’ils ont provoquées, entraînant avec eux la communauté des humanitaires.

DOSSIER : Zoé : l’équation fatale

Si l’affaire de l’Arche de Zoé a connu un tel retentissement, c’est bien sûr parce que les faits sont graves, tout simplement. Mais c’est aussi parce qu’elle sert de révélateur à un ensemble de représentations que nourrissent les médias, les acteurs humanitaires, le grand public ou les « élites politiques » à l’égard des ONG, de l’Afrique ou encore de la figure de l’enfant, des « victimes » en général. Tous ces éléments, habituellement disparates, se sont retrouvés ici tellement concentrés qu’ils ont « cristallisé » en quelque sorte au point de donner à cette affaire l’intensité que l’on connaît. Une intensité qui n’est sans doute pas sans rapport avec les stratégies que développent les uns et les autres (médias, humanitaires, politiques, grand public) pour se défendre ou s’affranchir des représentations qu’ils portent malgré eux et qui, d’une certaine manière, ont participé d’une telle affaire. L’objet de ce numéro de la revue n’est pas de revenir sur les éléments pratiques de l’affaire, mais d’aborder certaines des représentations qu’elle révèle. En filigrane, il s’agit pour la revue d’affirmer que si cette affaire ne doit pas aboutir à une mise en cause des acteurs humanitaires dans leur ensemble, pour autant, le monde des ONG ne peut s’exonérer d’une réflexion sur lui-même.